06 - La disparition des lois de la physique et des mathématiques
Qui de mieux pour les exprimer avec sérieux que l'inégalable Raymond Devos !
J'ai essayé de reprendre son style d'écriture (aidé par des IA), et je vous demande d'imaginer Raymond Devos en train de lire cet épisode.
Mes chers supporters,
J'avais prévu une préparation sérieuse pour Magny-Cours.
J'avais des données, j'avais des calculs, j'avais des statistiques, j'avais même réalisé des tableaux.
Remarquez, un tableau Excel, c'est déjà un aveu : on appelle « tableau » une chose qu'on ne regarde jamais, et qu'on « excelle » à ne pas comprendre.
Bref, j'étais à deux doigts de devenir ingénieur de Formule 1.
A deux doigts près, mes amis, je suis passé à trois et c'est là que tout a dérapé !

Acte I — La naissance de la Nouvelle Règle de Trois
Tout est parti de la course précédente, où j'avais pris une décision d'une grande sobriété stratégique :
« Retirons 3 litres de carburant. »
Trois.
Un chiffre innocent. Un chiffre discret. Un chiffre qui ne payait pas de mine, qui ne demandait rien à personne, qui se tenait tranquille dans un coin de ma feuille de calcul.
Et c'est précisément ça, le problème avec les chiffres discrets, mes amis : ce sont les pires. Un chiffre qui fait du bruit, on s'en méfie. Un chiffre qui se tait, on l'oublie. Et un chiffre qu'on oublie, eh bien, il revient. Toujours. Au moment où on l'attend le moins — c'est-à-dire, dans mon cas, à l'avant-dernier tour, sous la forme d'une panne d'essence.
Parce que voilà ce qu'il s'est passé : j'ai retiré 3 litres. Trois malheureux litres. Et trois litres plus tard — c'est-à-dire trois litres trop tard — je me suis retrouvé à devoir ravitailler juste avant le dernier tour, c'est-à-dire au moment précis où, normalement, on n'a plus besoin de rien sauf d'arriver.
J'ai donc appris ce jour-là une chose fondamentale : on ne retire pas 3 litres à un réservoir. On ne retire 3 litres à rien, d'ailleurs. Le 3, c'est comme la dette : ça ne disparaît pas quand on l'enlève, ça se déplace. Et chez moi, il s'est déplacé directement au dernier tour, sous forme de voiture à l'arrêt.
De cet épisode est né un théorème. Et je dis bien un théorème, parce qu'un théorème, par définition, c'est une bêtise qu'on a réussi à démontrer au moins trois fois. Or moi, je l'ai démontrée bien plus de trois fois. Tenez-vous bien.

Théorème fondamental de Fred — La Nouvelle Règle de Trois
Quelle que soit la méthode de calcul, quelle que soit la formule mathématique utilisée, il est désormais obligatoire d'ajouter 3 au résultat.
Toujours. Sans exception. L'exception, d'ailleurs, n'existant que pour confirmer qu'on a encore oublié d'ajouter 3.
À l'inverse :
On ne soustrait JAMAIS 3 à un résultat. Cela conduit irrémédiablement vers des échecs cuisants, et — n'ayons pas peur des mots — vers la fin du monde.
Alors évidemment, vous allez me dire : « la fin du monde, c'est peut-être un peu excessif pour 3 litres de carburant. »
Je vous arrête tout de suite. La fin du monde, ça commence toujours petit. Personne ne s'est jamais réveillé un matin en se disant : « tiens, aujourd'hui, grosse fin du monde, d'entrée de jeu, sans prévenir. »
Non. Ça commence par un détail. Un chiffre discret. Trois litres, par exemple.
Trente-deux litres nécessaires ? On en met trente-cinq.
Quatre-vingts litres prévus ? Quatre-vingt-trois.
Un arrêt programmé ? Quatre arrêts.
Bon. Non. Là, il faut savoir s'arrêter — ce qui, pour une histoire d'arrêts au stand, est tout de même la moindre des choses.

Acte II — Les preuves s'accumulent (et moi avec elles)
Je ne vous demande pas de me croire sur parole. Je suis comme la science : j'ai besoin de preuves. Et figurez-vous que les preuves, je les ai. Toutes alignées. Toutes accablantes. Toutes commençant, comme par hasard, par un 3.
Pièce à conviction n°1 : la course.
Nous disputons la course N° 3 de la saison 111. Et 111, qu'est-ce que c'est, si ce n'est 1 + 1 + 1 ? Soit 3. La saison elle-même est donc, en réalité, une saison « Trois fois Un », ce qui, prononcé vite, ressemble beaucoup à « trois fois rien » — et vous savez ce qu'on dit : ce n'est jamais pour rien.
Pièce à conviction n°2 : la pluie.
La pluie a pointé le bout de son nez au tour 3. Pas au tour 2. Pas au tour 4. Au tour 3. Ismaël m'avait pourtant prévenu que ça pouvait arriver « entre maintenant et plus tard » — ce qui, vous en conviendrez, est une fenêtre statistique extraordinairement large pour que la pluie choisisse précisément, entre tous les tours possibles, celui qui m'arrangeait le moins et m'arrangeait le plus en même temps. C'est ça, le génie du 3 : il ne choisit jamais un camp, il choisit les deux.
Pièce à conviction n°3 : !!!
Vous comprendrez aisément que je ne puisse décemment pas, évoquer la pièce à conviction n°3 sans mettre à mal ma démonstration...
Pièce à conviction n°4 : la marge de sécurité.
Ma marge de sécurité, sur cette course : 3 litres. Je n'ai même pas eu besoin de la calculer, mes amis. Elle s'est imposée toute seule, comme une évidence administrative, comme un formulaire qui se remplit avant qu'on ait pris le stylo.
Pièce à conviction n°5, la plus douloureuse : le retrait.
Quand j'ai retiré 3 litres, résultat : panne d'essence. La sanction est tombée, nette, sans appel, comme tombe la foudre — sauf que la foudre, elle, ne tombe jamais deux fois au même endroit, alors que le 3, lui, semble avoir pris mon écurie en résidence permanente.
Pièce à conviction n°6, la rédemption : l'ajout.
Et quand, pour les qualifications suivantes, j'ai fait l'inverse — j'ai ajouté 3 litres avant les qualifs — résultat : première ligne.
Première ligne, mes amis. Pas la deuxième. La première. Comme si le simple fait d'ajouter 3 litres à un réservoir suffisait à réécrire ma position sur la grille, ma place dans l'univers, et accessoirement mon rapport personnel aux nombres entiers.
Voilà, mes amis !
Je vous laisse apprécier la démonstration et juger par vous-même, mais de grâce ne dites jamais que j'ai l'esprit étroit !

Acte III — Keith et la démolition des mathématiques
Pendant que je comptais mes 3, un homme, lui, continuait tranquillement son œuvre de démolition scientifique : Keith.
Keith, c'est l'homme qui a lu les lois de la physique, qui les a trouvées intéressantes, et qui a décidé, poliment mais fermement, de ne pas s'en servir.
Il faut ici rappeler un principe que l'on enseigne, je crois, dès la maternelle du pilote automobile : davantage d'essence = voiture plus lourde = chronomètre plus lent. C'est simple. C'est logique. C'est même rassurant — c'est une de ces rares lois qui nous permettent encore de croire que le monde tourne dans le bon sens.
Or voici ce qu'il s'est passé.
En Q1, Keith roule avec un réservoir quasiment vide. Logique : il est rapide.
En Q2, Keith remet du carburant — du carburant pour la course, donc beaucoup, donc une voiture nettement plus lourde. Logique, toujours : il devrait être plus lent.
Et Keith va encore plus vite.
Je répète, parce que ça mérite d'être répété lentement, comme on répète une mauvaise nouvelle à quelqu'un qui ne veut pas l'entendre : avec MOINS d'essence, il était rapide. Avec PLUS d'essence, il est devenu plus rapide encore.
Mes amis, Keith vient de nous démontrer, devant témoins, que la vraie règle de trois — celle qu'on nous apprend à l'école, celle qui dit que « plus de poids égale moins de vitesse » — eh bien cette règle-là, elle ne tient plus.
Et c'est là que tout devient cohérent, dans une incohérence absolue : si la règle de trois classique s'effondre sous nos yeux, c'est forcément qu'une autre l'a remplacée. Et devinez laquelle.
La Nouvelle. La mienne. Celle du chiffre 3.
Keith n'a pas triché. Keith n'a pas eu de chance. Keith, sans le savoir, a simplement appliqué ma théorie avant même que je l'aie formulée — ce qui, dans le monde de la physique quantique, porte un nom savant que je ne connais pas, mais qui, dans le monde de Fred, porte un nom très simple : avoir trois trains d'avance.
Newton observe. Einstein observe. Les ingénieurs de GPRO observent. Et moi, j'observe les observateurs, ce qui est une façon élégante de ne servir à rien tout en ayant l'air très occupé.
Au final Keith a terminé 3ième de la 3ième course de la saison 111.
Acte IV — Le retour à la réalité
Vous me direz, parti de la première ligne, Keith terminant 3ième, la voiture de Fred Racing est peut-être arrivée en première ou deuxième position ?
Au 33îème tour, mes amis, la voiture faite de mécanique, de physique et de mathématiques a voulu protester contre ma nouvelle théorie en s'arrêtant au bord de la piste !
Afin d'apaiser les choses, je pris la décision de sacrifier ma théorie !

Elle repose désormais dans le même musée que la Terre plate, les pyramides extraterrestres, et mon calcul de carburant de la course 2.
Un musée qui, soit dit en passant, n'a aucun mal à trouver de nouvelles pièces.